Célébrer sa colère sans agressivité

Comment exprimer son courroux sans aggressivité et sans destructivité? Le sociologue et gestalt-thérapeute Stephen Vasey apporte une réponse à ce dilemme.

Dans notre culture, elle est avant tout considérée comme un signe de vulgarité, de manque de maîtrise de soi... Bref, comme un défaut. Son refoulement ne serait-il pas d'ailleurs une des premières exigences de la vie sociale? Pourrait-on imaginer une société vivable si tout le monde s'y abandonnait? La sagesse populaire, qui – dit-on – a toujours raison, assure de son côté que “la colère est mauvaise conseillère”. Quant a Cicéron, déjà, il avançait que “Jamais le sage ne se met en colère”. Mais, a contrario, on parle aussi de “colère divine” ou de “sainte colère”: Lautréamont (“Les chants de Maldoror, chant II, strophe 11) comme Brassens (“Messe au pendu”) la célèbrent ainsi. Mieux encore, Paul Michaud, dans “Quelques arpents de neige”, avance qu'”une colère justifiée est toujours saine”. Au-delà du soulagement salutaire qu'elle peut procurer, serait-il donc parfois “légitime” de se laisser aller a ce “violent mécontentement accompagné d'agressivité”, comme la définit le Petit Robert?

“Personne ne nous apprend rien sur la colère”

Sociologue, gestalt-thérapeute et formateur en travail psycho-corporel, le Vaudois Stephen Vasey anime depuis de nombreuses années des séminaires sur le sujet, parce que “personne ne nous apprend rien sur la colère, si ce n'est de la reprimer, ce qui n'est pas la solution. Généralement, en effet, on a une attitude négative face a cette fulgurance qui par moments a besoin d'être contactée, exprimée, vécue. Si on ne veut pas y faire face, on subit quelque chose qui est pénible, douloureux.”

Un chemin vers l'intégrité

A l'enseigne de “Célèbre ta colère et ta puissance”, le thérapeute propose ainsi “un chemin vers l'intégrité”, dissociant colère et agressivité, et s'éloignant par là de la formulation du dictionnaire. Acceptation et gestion – pour utiliser un terme a la mode – de la colère résument l'approche de celui qui la qualifie de “bonne quand elle est une émotion pour soi et non contre quelqu'un”. C'est une expression intense qui témoigne ce qui est vrai pour soi (“J'en ai marre,,, “Je suis touché”, “Je n'en peux plus”, “ça me fait mal”...). L'agressivité, en revanche, passe sur un plan de projections (“Pourquoi tu fais ça?”, ”Tu me bouffes mon espace”, “C'est toi qui me mets en colère”...). Et de reconnaître, dès lors, une certaine salubrité a la colère, dans la mesure où elle n'est pas juste une explosion gratuite, mais expression d'un “non” clairement posé, l'affirmation d'une limite, d'un besoin: “Comme on “vient”, parfois de son sexe, de son cœur ou de sa tête, là on “vient” d'un “endroit,, où on se positionne. On défend notre territoire en disant à l'autre: “Ne marche pas là!” Ce niveau de relation et de rencontre me parait vital. Il faut qu'on apprenne cela, car si on ne l'exprime pas, la colère se refroidit, devient sèche, pointue...

C'est ce dont on souffre dans les meilleures familles, chez les gens “bien élevés.”

Mais comment justifier un atelier sur la colère, alors qu'il serait apparemment plus sain de s'intéresser à l'harmonie, à la beauté, à l'amour? Pour cet enseignant, dont quantité d'”élèves”, sont envoyés par leur médecin, cela ne fait aucun doute: “Je propose une attitude positive face a quelque chose de délicat, souvent difficile a vivre, et qui fait beaucoup de dégâts. Canaliser la colère, ce n'est pas faire n'importe quoi, n'importe comment, mais faire en sorte qu'elle ne me sépare pas des autres, ni qu'elle me coupe de moi-même. La solution n'est pas de s'en débarrasser, de ne plus se mettre en colère – ce qui est un rêve enfantin. L'intérêt, c'est d'apprendre comment mieux réagir avec mes sentiments intérieurs sans envenimer la situation, sans provoquer encore plus. Quand on a conscience de sa colère, on peut l'exprimer — en mettant de la voix, une présence différente –, mais ça ne veut pas dire qu'on est dans l'agressivité.”

“Elle est liée à la puissance”

La colère serait-elle alors utile? Réponse affirmative: “Elle nous permet de retrouver un appui pour affirmer quelque chose au niveau de son intégrité. C'est pourquoi elle est liée à la puissance. Et, si je suis dans ma puissance, je peux être en relation avec le monde.” Même sur la route, au volant de sa voiture? Ici, Stephen Vasey nuance: “Dans ce cas, ce n'est pas de l'ordre du spontané qui émerge, qui jaillit dans l'instant, mais de l'automatisme. Quand on ne se sent pas respecté – quand quelqu'un nous coupe la route, nous met en danger, par exemple –, on peut soit attaquer soit fuir. C'est le réflexe de tous les animaux. Un réflexe de mobilisation qui va dans le sens de se battre ou de partir. Jusque-là il s'agit de réactions saines, parce qu'on bouge — dans un sens comme dans l'autre. Ce qui est beaucoup plus pénible, c'est que de nombreuses personnes compressent, avalent, sont sous le choc, ne disent rien. Elles sont chargées et restent avec cette charge, car on ne peut pas ne pas être touché; c'est inévitable.”

Alors... être en colère sans être agressif? “Il n'y a pas de truc, de technique, mais un travail pour réaliser quels sont les enjeux quand je me mets en colère; ce qui est blessé en moi et ce que j'ai besoin d'énoncer. Quand j'exprime mieux mes positions, je suis plus clair et les gens me respectent différemment. J'ai moins besoin d'être agressif, manipulateur.”

Travaillant par étapes, sur la compréhension (mise en mots) et l'expérimentation, puis sur la réponse à donner à l'agressivité des autres de manière saine, en se protégeant et sans faire de dégâts (travail sur la violence intérieure), Stephen Vasey promet que ses stages sont plutôt même agréables: “C'est un travail tellement joyeux! Ça libère les peurs et ça ouvre le cœur.”

Jef Gianadda Le Matin

Article No 1 écrit par Jef Gianadda "Le Matin" Dimanche (CH