Du vrai homme à l'homme vrai

L’homme se cherche. Le petit garçon dans chaque homme a toujours cherché à être homme, plus homme, un «vrai » homme. Certains auteurs disent que dans notre culture l’identité d’homme, voire la sensation d’en être un, n’est jamais acquise ou innée mais doit se mériter.

Et ainsi, les hommes ont cherché depuis des générations, ont travaillé parfois dur pour se prouver ou être reconnu comme tel. Ceci essentiellement dans quatre domaines :

  • – celui de la guerre ou toutes autres formes de violences diverses, plus ou moins organisées: le danger, échapper à la mort, se battre pour vérifier ses qualités d’homme.
  • – celui du travail: où l’ambition, une certaine agressivité leur ont aidé à se positionner, à monter dans la hiérarchie ou les postes à responsabilités et de pouvoir, à se dépasser, à réaliser de grandes choses dont ils peuvent être fiers.
  • – celui du Don Juanisme: occupés à conquérir les femmes, à se prouver ad eternum qu’ils sont capables de séduire, mais terrorisés par l’intimité qui pourrait naître de cette conquête.
  • – celui du sport enfin, où ils se testent et apprennent beaucoup sur leurs limites, à les dépasser, la compétition ouverte est une manière de se mesurer et de se connaître, de se reconnaître.

Il existe un autre domaine où aujourd’hui, l’homme est appelé à se découvrir, voire à se transformer: c’est dans la relation avec la femme!

Par le mouvement de libération des femmes en premier, puis par le développement personnel des femmes aujourd’hui, un nombre important d’hommes ont subi une bousculade sérieuse, parfois dramatique. A mon sens ils n’ont pas vraiment été invités à bouger; ils ont été obligés de se remettre en question, s’ils désiraient ne pas perdre le contact avec ces femmes.

Pour certains, ce fut une perte coûteuse de leur confort et prérogatives. Pour d’autres, ce fut un réel cadeau.

Il y a quelques années, j’ai entendu quelque chose de très beau au sujet de cette chance. Yvan Amar (décédé depuis, auteur de livres publiés à l’édition du Relié) déclarait à un groupe de gens proches de lui: « J'ai pu devenir disciple de ma femme, j'ai pu devenir disciple de ce qu'elle incarnait, de l'obligation de la relation à la vie. Elle m'a obligé à mon humanité, et ça, ça a été un chemin merveilleux. Difficile parce que ce n'est pas une femme idéale non plus. On a grandi ensemble."

Sur la base de ce que j’observe dans les formations personnelles ou séminaires que j’anime, si l’homme se cherche et désire se connaître mieux, je suis convaincu qu’il y a des lieux privilégiés: dans la rencontre avec ses pairs et dans la rencontre, voire la confrontation avec la femme.

Or dans leur relation aux femmes, les hommes développent beaucoup de défenses et de résistances : dilution, démission, dépression, anti-dépendance, désengagement, accidents... Comment pouvons-nous être des hommes, pour peu des “vrais”, si nous fuyons ou avons une multitude de peurs peu avouables en face des femmes ?

Une blague familière : “deux hommes au bistrot parlent de leurs problèmes avec leurs femmes, et le premier dit: ça fait deux mois que je ne parle plus à ma femme. Pourquoi lui demande le second, tu es fâché? Non, non, c’est que je ne veux pas l'interrompre" .

Cette petite histoire révèle peut-être la misère dans laquelle certains d’entre nous pouvons tomber, même si cela fait du bien d’en rire. Comment me sentirais-je en tant qu’homme si je me taisais autant? Qu’est-ce que je n’arrive pas à entendre ou à recevoir pour que ma femme soit obligée de parler de la sorte ? Quelles sont ces peurs ? En avons-nous conscience ? Sommes-nous capables d’en parler ? Voyons-nous comment nous réagissons pour éviter de resentir ces peurs ? Quelles sont ces peurs?

Ce que j’entends dans mes stages: la peur d’être envahi, la peur de l’émotivité de la femme, la peur d’être étouffé, la peur d’être contrôlé, d’être infantilisé, d’être dépendant, d’être rejeté (en particulier dans la sexualité), la peur de s’engager, de perdre le contrôle ou une pseudo liberté, d’exposer ou dire notre peur, la peur de se faire couper les c…, la peur de reconnaître la haine envers la femme ou l’envie de revanche etc.…

Ces peurs nous mettent en face de notre vulnérabilité et ceci est difficile. Je dirais même qu’une grande force à l’intérieur est nécessaire pour se laisser être vulnérable. La puissance d’un homme inclut évidemment cette dimension. Mais le petit garçon en chacun de nous aura le réflexe de la cacher, de vouloir à tout prix prouver et donner l’image du “vrai” homme.

Il y a maintenant de plus en plus d’hommes qui ont décidés d’apprendre, d’évoluer, de remettre en question certains comportements, certains conditionnements qui les limitent finalement, et qui les empêchent d’exprimer leur vraie dimension . Le travail que nous proposons est un contexte où, dans un climat de sécurité et de soutien ils peuvent explorer et découvrir les aspects riches de leur identité. Le travail peut se faire dans des séminaire mixtes. Il peut et devrait se faire aussi dans des séminaires réservés uniquement aux hommes. Pour travailler l’identité et prendre soin de certaines blessures d’hommes, ce cercle de « frères » sera très porteur et, par résonance, très inspirant. Je l’observe avec beaucoup d’évidence ; les hommes cherchent maladivement le contact avec les femmes, peut-être un vestige de notre relation avec notre mère, et découvrent avec étonnement et avec émotion combien il est bon et important de se trouver avec des pairs.

Une direction de travail que nous amenons est de développer plus de conscience sur le masculin et le féminin. Chaque homme (comme chaque femme d’ailleurs) peut revendiquer ces deux aspects et les mettre en jeu, en équilibre et en réponse dans la rencontre. Cette recherche d’équilibre est un des fondements de toute la médecine chinoise: le malaise, la maladie surviennent lorsque le yin (féminin) ou le yang (masculin) serait pléthorique ou insuffisant. Tendre vers cet équilibre semble être vrai pour nous aussi et nous donne une grille de lecture passionnante lorsque nous avons des hommes et des femmes qui sont en recherche et en question dans leur identité et leurs relations.

En général, il y a déséquilibre et inconscience de ce que cela veut vraiment dire: en voici deux exemples:

– un homme épanouit son masculin toute la journée au travail , c’est-à-dire décide, se confronte, dirige une équipe et revient à la maison fatigué pour se laisser glisser dans un « féminin » inconscient où il sera dilué, sans initiatives, dans ses humeurs…

Ou: le “nouvel homme” du “Nouille-Age” qui fait du travail personnel, et qui développe sa part de féminin, c’est-à-dire une sensibilité, de l’écoute, de l’introspection. C’est important, mais... il en perd quelque peu ses attributs de mâle, une capacité plus masculine de décider, de faire face, de ravir, de donner une direction à ses actes ou ses élans. Il sera alors occupé à contrôler son image, à être juste, de faire juste, et pourra devenir rigide et très sérieux sur ses nouvelles croyances sages...

Parmi les différentes thèmes que nous pouvons travailler avec les hommes, en voici quelques uns que j’aime aborder:

  • – préciser et apprendre le sentir. Être en contact, ressentir ou accueillir des sensations, des sentiments, être présent à ce que je suis dans mon corps. Apprendre également à faire cette distinction délicate: sentir n’est pas faire quelque chose, ni penser quelque chose, deux « hits » chez les hommes !
  • – apprendre à exprimer et exposer en temps opportun. C’est-à-dire communiquer, être direct, parler vrai, dire que je n’arrive pas à dire maintenant, faire la différence entre partager ce que je ressens et décharger-balancer mes problèmes sur l’autre.
  • – apprendre à jouer. Être moins sérieux, expérimenter l’inconnu et ce que je crois ne pas être, explorer dans le masculin et dans le féminin. En effet, dans la quête de notre identité, une difficulté qui se présente pour tous est que nous sommes “identifiés”: nous croyons être cela, nous collons à une image de soi, à un conditionnement tenace. Il est donc utile de découvrir et permettre de se révéler d’autres aspects de nous-même. Lorsque nous y pensons, cela peut être insupportable; par le jeu, les mises en situation et les différents outils qui sont proposés dans le cadre d’un séminaire, nous sortons plus facilement de nos routines et pouvons intégrer de nouvelles qualités et de nouvelles aptitudes. Le travail en groupe est souvent très encourageant et permet, par le jeu des résonances, de se laisser toucher, provoquer, soutenir dans les prises de conscience et dans les changements.

C’est beau un homme qui cherche, qui s’expose et qui vibre; c’est beau un homme vrai!

 

Article de Stephen Vasey Magazine EMERGENCE (F), jan-fév.2001